J’admire beaucoup les petites plaquettes philosophiques de Clément Rosset. Ce sont des bonbons de prose française impeccable… Des exercices inspirés et élégants : variations musicales à la Jean-Sébastien Bach, qui, sans lassitude et sans répit, avec opiniâtreté, tournent et retournent une idée maitresse – belle trouvaille de jeunesse de ce monsieur si cultivé et amusant et sensible, que l’on devine aussi fort mélancolique – afin d’en extraire toute la substantifique moelle. Elle consiste en ceci : il existerait, selon lui, un besoin psychologique impérieux, chez la plupart des gens, de méconnaitre ou d’opposer une fin de non-recevoir à la réalité telle qu’elle est « vraiment » – c’est-à-dire arbitraire, aléatoire, absurde, dénuée de sens… Ainsi, nous ne pourrions, le plus souvent, mis à part d’exceptionnels apôtres d’une mâle et héroïque lucidité (Nietzsche, Hobbes, Gracian…), nous empêcher de nous représenter le monde d’une manière, qui, bien que consolatrice et rassurante, serait en définitive parfaitement illusoire. Presque toute l’histoire de la philosophie, et bien d’autres choses encore (religions, idéologies…) consisteraient donc en une vaste entreprise de « doublage » imaginatif de la réalité par un simulacre lénifiant ayant vocation de nous éviter le désespoir.
On sent bien qu’au fond, il ne s’agit pas vraiment là d’une thèse philosophique, mais bien plutôt de l’expression d’un tempérament anticonformiste, d’une brillante faconde, d’une sensibilité poétique, qui jouit de faire de l’argumentation une séduisante fête de l’esprit… Sans doute Rosset est-il bel et bien convaincu de la profondeur de sa découverte, et c’est sincèrement qu’il croit clamer (mais avec raffinement, avec ironie et pudeur…) la bonne nouvelle d’une vérité intemporelle et profonde, aperçue depuis le haut perchoir de son scepticisme désabusé – alors qu’à mon sens, il ne fait qu’adopter une sorte de pose existentielle de conservation, un peu comme la posture grandiloquente qu’affectent souvent les adolescents pour dissimuler leur fragilité… Comme toutes les affirmations à portée universelle concernant la condition humaine « en général », sa grande idée ne me parait non pas fausse mais simplement creuse – ou du moins épistémologiquement naïve, dans la mesure où, comme l’a si bien montré Michel Foucault, son quasi-contemporain, le fond des choses n’existe pas… L’acceptation de la réalité n’est pas, comme Rosset semble le penser, une donnée observable – car la réalité ne s’impose à nous que médiée par les représentations et les normes de chaque époque particulière. Je suis bien d’accord : la vie n’est pas un rêve ; et tout n’est pas relatif : il y a bien du « réel », du vrai, des faits – seulement leur interprétation dépend toujours d’un contexte culturel et historique – d’un « discours » et du « dispositif » qui l’étaye. Quels que soit son courage, son acuité, sa sagesse et sa clairvoyance, personne ne saurait contempler la réalité à nu, depuis un point de surplomb transcendantal dégagé de telles contingences. Mais qu’importe : quel bonheur de tomber par hasard sur un esprit si habile, si réjouissant et généreux… De belles paroles si bien tournées, même fallacieuses, ne sont pas vaines si elles sont portées par un tel souffle ; en effet, il faut bien parfois, tandis que l’on traverse la vallée de l’ombre de la mort, savoir se rassurer en sifflant un peu dans l’obscurité.
No comments:
Post a Comment